|
Le trait à reproduire n'est plus épargné ; il est creusé dans une plaque de métal. Cette ligne creuse retiendra l'encre à reporter sur le papier. Le trait sera creusé directement, soit par un procédé chimique.
LA TAILLE DIRECTE
La taille directe s'exécute avec un burin ou pointe sèche.
LE BURIN
Est un outil tranchant, dont le bec est taillé en biseau. En creusant le métal, avec cet outil, on enlève un copeau, en laissant une incision en V, plus ou moins profonde, suivant la puissance et l'inclinaison de la poussée. Le burin est le procédé de gravure classique par excellence, par lequel, au XVIIe siècle, les graveurs de métier reproduisaient leurs propres compositions ou traduisaient les œuvres des peintres contemporains. On cite toujours le célèbre portrait de Fouquet par Nanteuil. " Rien pour l'instant, tout pour la durée ", écrit Paul Valéry à son sujet 3. En effet, c'est une technique qui, par sa lenteur, impose un trait concis, des choix essentiels. Vers 1960, Courtin rénove cette technique par ses recherches. Pour lui, la plaque devient sculpture par l'élargissement des tailles au burin.Roger Vieillard et Pierre Courtin, ont écrits de très beaux textes sur la gravure au burin. Ils soulignent tous deux l'importance qu'ils accordent à cette troisième dimension de la plaque, cette profondeur du trait, qui rapproche la gravure de la sculpture. " Faire de la gravure au burin, c'est graver, inciser profondément le métal avec un outil tranchant et, sans l'aide d'aucun acide rongeur, creuser plus ou moins dans l'épaisseur de la plaque de zinc, de cuivre ou toute autre matière dure. Cette plaque, à l'impression, s'enfonce dans la feuille de papier, forme une petite cuvette au fond de laquelle, moulées dans le creux du métal, partent des lignes et des surfaces en relief. La troisième dimension de l'épreuve ainsi obtenue n'est pas suggérée mais réelle, mesurable, sensible au toucher " écrit Pierre Courtin 4. Il dit encore : " La gravure appelle la main ". Et c'est vrai : le trait gravé a des qualités tactiles.
LA POINTE SÈCHE,
Fine pointe d'acier tenue comme un crayon, attaque le métal plus légèrement que le burin. Elle le griffe en laissant des barbes. À l'impression, l'encre garnira non seulement l'intérieur des tailles mais elle s'accrochera aux barbes, donnant ce velouté du trait. Le trait léger de la pointe sèche s'écrase vite. Il faut aciérer la plaque si l'on veut tirer beaucoup d'épreuves. On peut pratiquer la pointe sèche sur zinc, cuivre, acier, celluloïde, ou n'importe quel support pourvu qu'il soit assez résistant et supporte bien l'encrage et l'essuyage.
Actuellement, les pointes sèches de Jean-Pierre Pincemin, sur plexiglass " vieilli " me paraissent très intéressantes : la pointe qui sillonne la surface, en général petite, de ce matériau souple, creuse un trait libre improvisé dans son irrégularité. L'encre si logera de façon inattendue, incontrôlable, et le fond, même essuyé, gardera toujours un ton moelleux, fait des petites aspérités du plexiglass. Le matériau provoque une gravure qui " s'invente et se dit comme un cheminant ",écrit à son sujet Rainer Michaël Mason 5. La sensualité si douce des seize pointes sèches L'année de l'Inde n'aurait pu être obtenue par un autre procédé.
J'aimerai donner un autre exemple pour montrer que la pointe sèche, si proche du dessin, est pourtant un moyen d'expression plastique très différent à cause de la résistance du support. Masson exxécuta en 1941, à une époque où il travaillait dans l'atelier de Stanley William Hayter, à New York, une pointe sèche sur cuivre qu'il intitula Viol. Nul autre procédé pouvait mieux exprimer la nature du sujet. La qualité du trait exprime à elle seule la violence du sujet sans l'illustrer directement.
Mes choix sont évidemment subjectifs. Je pourrais en donner beaucoup d'autres. Ils tendraient à prouver que les particularités de la technique permettent un trait que la résistance du métal rend plus expressif que celui du dessin. Il est intéressant de noter que la gravure sur métal, qui stimule certains créateurs, en paralyse d'autres : " Il faudrait, écrivait Paul Klee, que je pense à un genre de technique qui permette de rendre maintes idées linéaires, de parvenir à l'expression en sauvegardant son originalité. Pointe sèche, si les résistances du métal ne me paralysaient. " 6. Baselitz dit, en parlant de l'eau forte et de la pointe sèche : " C'est une discipline inhabituelle, dont j'ai peur. " 7. On peut creuser le cuivre avec d'autres outils que le burin et la pointe sèche.
LA MANIÈRE NOIRE,
est obtenue avec un berceau, outil à la base arrondie hérissée de pointes. On crée, en le promenant sur la planche, d'innombrables aspérités qui vont donner à l'impression un fond noir velouté. Cette technique lente n'est plus employée que par de très rares graveurs. Il faut citer les magnifiques manières noires d'Hasegawa, mort en 1980, dont on vient de dispercer la succession en vente publique en avril 1987.
LE MONOTYPE
Peut être classé dans les procédés de gravure directe, bien qu'il ne s'agisse pas à proprement parler de gravure. Pour exécuter un monotype, on encre un cuivre vierge, on trace rapidement son dessin, et on passe aussitôt sous la presse la planche, qui vient s'imprimer sur la feuille en une épreuve unique. Degas aimait beaucoup ce moyen d'expression.
L'EAU FORTE OU TAILLE INDIRECTE
La technique de l'eau-forte apparaît au Xve siècle. Au Xve siècle, c'est un procédé classique, très employé. Pour graver à l'eau-forte, on recouvre une plaque de zinc ou de cuivre d'un vernis dur. On dessine sur le vernis avec une pointe et on enlève ainsi par endroit la pellicule de vernis, mettant à nu le métal. La plaque est ensuite plongée dans un bain d'acide nitrique, ou eau-forte, qui attaque le métal là où il a été dénudé. Le sillon dans le cuivre est donc creusé par l'acide. L'intervention du graveur n'est plus directe. Il surveille la morsure de l'acide, il en joue. Il peut recommencer l'opération pour obtenir des traits plus ou moins profonds. Au XVIIIe siècle, les dérivés de l'eau-forte prolifèrent pour imiter au mieux dessins, aquarelles, peintures des grands maîtres, car la gravure d'interprétation est alors à son apogée ( la gravure d'interprétation est une gravure réalisée par un graveur professionnel interprétant un modèle ). Le vernis mou, le lavis à l'acide, l'aquatinte à la résine, l'encre au sucre, l'encre au sel ou au souffre sont des dérivés de l'eau-forte, c'est à dire que la plaque sera toujours trempée dans l'acide, qui va mordre les endroits mis à nu. Seuls diffèrent les moyens par lesquels, auparavant, on va tracer le dessin qui va découvrir le cuivre.
LE VERNIS MOU
Consiste à recouvrir le cuivre d'un vernis assez mou pour qu'il ne durcisse pas complètement. On applique dessus une feuille de papier Ingres ; on dessine. La pression du crayon colle le grain du papier au vernis. On enlève la feuille. Sur la planche apparaît le tracé du dessin qui a mis le cuivre à nu. On trempe la planche dans l'acide, qui creuse le cuivre à l'endroit du dessin.
POUR LE TRAVAIL DE L'AQUATINTE,
Le Graveur laisse tomber sur sa plaque de cuivre des grains de résine plus ou moins gros. La plaque est ensuite chauffée, jusqu'à ce que ces grains en fondant un peu adhèrent au métal, formant autant de petits points résistant à la morsure ; le cuivre est creusé à l'acide autour de ces grains.
DANS LE PROCÉDÉ AU SUCRE,
L'artiste trace son dessin sur le cuivre à l'aide d'un pinceau trempé dans une solution de sucre et de gomme-gutte. Puis il passe du vernis au pinceau sur l'ensemble de la plaque. Lorsque ce vernis est sec, la plaque est plongée dans l'eau. Le sucre en se dissolvant soulève le vernis et laisse le cuivre à nu à l'endroit du dessin, le reste demeurant protégé par le vernis. Le cuivre est ensuite trempé dans l'acide qui attaque les parties à nu.
Tous ces dérivés de l'eau-forte paraissent très complexes au profane. Ils relèvent de la recette de cuisine. De nombreux traités expliquent remarquablement l'histoire et l'usage de ces techniques. Il faut s'y reporter pour entre dans le détail de cette alchimie. 8.
Très tôt, les figures prestigieuses de Seghers, de Rembrandt, et plus tard Goya, ont compris et exploité les ressources de l'eau-forte et en ont fait un moyen d'expression plastique à part entière. Picasso a été aussi un prodigieux aquafortiste. Peut-être, actuellement, est-ce le procédé qui laisse le plus de place à ce que je pourrais appeler l'esprit d'aventure, c'est-à-dire l'absence de préméditation, l'attention à tout ce que propose la technique et l'action de l'acide. Par exemple, quand Soulages commence à travailler chez Roger Lacourière en 1957, c'est par accident qu'il perfore la planche de cuivre avec l'acide : " Je me suis mis à travailler de cette manière, non seulement à perforer la plaque, le cuivre, mais aussi à en faire varier le contour, ne pas me contenter du rectangle, utiliser une forme naissant des hasards choisis dans le travail du cuivre par l'acide. C'est comme ça que je suis arrivé à ces formes qu'on dit découpées. " 9." Chaque artiste doit inventer son métier ", disait Roger Lacourière. Dans les dérivés de l'eau-forte, il faut citer aussi :
LA GRAVURE AU CARBORUNDUM
procédé de gravure qu'Henri Goetz met au point en 1968. Il fixe sur la surface du cuivre des matières très résistantes à la pression, comme le carborundum, un vernis synthétique, ou les deux. D'où des effets de matière très épaisse et de gaufrage à l'impression.
3- P.Valéry, " Variations sur ma gravure ",1943, in écrits sur l'art, Paris, Gallimard, 1962. 4- P. Courtin, Lamentation du graveur, in Pierre Courtin, œuvre gravé, Paris, Yves Rivière,1973.p.17 5- R.M.Mason, Evidente et incertaine, in Jean-Pierre Pincemin, L'Année de l'Inde,Paris, éd. Pasnic, 1987, p. 9. 6- C. Naubert Riser, La Création chez Paul Klee, Paris : Klincksieck, 1978, p. 13. 7- " Linogravures monumentales " , in Nouvelles de l'estampe, mars 1985, n°79, p. 13. 8- E. Bersier, La Gravure, les procédés, l’histoire. Paris, éd. Berger-Levrault, 1963. 9- C. Labbaye et P. Soulages, « Un entretien sur la gravure », in Soulages, Eaux-fortes, lithographies 1952-1973, Paris, Yves Rivière, 1974, p.20.
|