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Le Marché de l'estampe

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L’estampe est une valeur de placement, à condition qu’elle soit achetée avec discernement. Le monde de la gravure est très riche. Il est normal que le pire côtoie le meilleur. Il ne faut pas se laisser troubler par certains abus. Ils sont la preuve de la vitalité de ce marché.

« Le commerce de l’estampe est sain pour autant qu’on demeure en bonne compagnie » 12. Eugène Rouir écrivait cela en 1970. C’est encore vrai aujourd’hui. La bonne compagnie, ce sont les éditeurs, les marchands et les imprimeurs sérieux. Les ventes actuelles nous prouvent que le marché de l’estampe se porte bien. Plusieurs éléments font le prix d’une estampe : la célébrité du nom et la rareté du tirage, mais aussi la situation chronologique de la planche dans la totalité de l’œuvre gravé, l’état et les particularités du support, la technique employée.

Par exemple, la Femme qui pleure, pointe sèche, aquatinte, eau-forte et grattoir sur cuivre, exécutée par Picasso en 1937, n’avait jamais fait l’objet d’un tirage. Il n’existait que des épreuves d’états dont le chiffre exact n’est pas connu. Une de ces épreuves a atteint le 23 novembre 1987, à Drouot, le prix record de 3 300 000 F. Minautoromachie, eau-forte et grattoir, planche célèbre exécutée en 1935 par Picasso, s’est vendue le 22 mars 1987, à Enghien, 2 500 000 F. Mais une eau-forte de « suite Vollard », tirée à 300 exemplaires, fait environ 30 000 F en vente publique, et certaines lithographies tardives de Picasso, tirées à 200 exemplaires peuvent s’acheter en vente publique 8 000 à 10 000 F.

Lorsque l’œuvre gravé d’un artiste a été répertorié, il est facile et recommandé de consulte le catalogue avant d’acheter. Lorsqu’il n’existe pas de catalogue, et pour les œuvres récentes, il est conseillé d’acheter une estampe dès sa parution et d’éviter les tirages supérieurs à 150 exemplaires. Actuellement, en choisissant parmi les artistes vivants et les éditions récentes, on peut acquérir une belle estampe, suivant la taille, pour 800 à 4 000 F. n peut acheter, par exemple, chez un marchand :

  • une pointe sèche de Bernard Buffet de 1957 coûte 10 000 à 15 000 F
  • une gravure de Soulages, datée de 1970, coûte 7 000 à 10 000 F
  • un burin de Pierre Courtin, daté de 1977 (tirage à 10 exemplaires), coûte environ 5 000 F

Dès qu’un artiste meurt, ou dès que son œuvre fait l’objet d’un catalogue complet, le prix de ses estampes connaît évidemment une brusque augmentation. Ainsi, la parution du catalogue Mason, répertoriant toutes les estampes de Fautrier et l’exposition du cabinet des estampes de Genève, de 1986, qui a circulé ensuite en France, a mis en lumière la grande originalité de son œuvre gravé. C’est ainsi que Boîtes en fer blanc, eau-forte et aquatinte sur verger d’Arches, tirée en 50 exemplaires, qui estimée à 3 000 F environ, s’est vendue, en avril 1987 à Drouot, 25 000 F. On pouvait encore acheter des estampes de Masson, il y a deux ans, pour 2 000 à 4 000 F. Son exceptionnelle longévité et l’abondance de son œuvre gravé rendait le prix des estampes encore abordable. Sa mort va certainement modifier sa cote.

Parmi les artistes morts, on peut trouver, par exemple :

  • une gravure de Max Ernst pour 10 000 à 15 000 F
  • une gravure de Mirò pour 25 000 à 30 000 F
  • une lithographie de Bram Van Velde pour 5 000 F

Il faut se dire que, parmi les prix modiques d’aujourd’hui, existent les records de demain (demain se situe évidemment dans une période comprise entre quinze et quarante ans). L’avantage d’une collection d’estampes est qu’elle peut se constituer peu à peu, sans qu’il soit nécessaire d’y investir de grosses sommes, si on achète des contemporains dès leur parution. C’est, en plus, une collection qui ne prend pas trop de place et se conserve bien, contrairement à ce qu’on pense. Le papier est un matériau très solide, la gravure se nettoie très facilement et se restaure sans problème.

Il est certain que, dès que les tirages sont épuisés ou le graveur a cessé d’employer cette technique, les prix sont plus élevés :

  • une estampe d’un jeune artiste tel que Favier, Traquandi, Boisrond, Blais, Alberola pour 1 000 à 2 000 F
  • une gravure en couleur récente d’Alechinsky pour 3 000 à 3 500 F

Arrivé au terme de cet article, je voudrais avoir démontré que sa multiplicité possible rend l’estampe moins chère qu’un dessin ou une peinture, mais qu’il n’y a pas de différence de niveau, d’importance dans l’œuvre d’un artiste contemporain, entre ces différents moyens d’expression. Aux véritables amoureux de l’estampe, à ceux qui aiment l’écrit, l’encre, le papier, à ceux qui éprouvent un plaisir tactile au simple maniement des épreuves, je n’ai rien appris. Pour les autres, tout reste à faire, et cet article n’est qu’un trop bref regard sur une réalité très complexe. La passion du collectionneur doit l’emporter sur les contradictions ou les obscurités du marché. Il doit faire confiance à ses goûts « éclairés ».

Danièle Cregut
Docteur en histoire de l’art
Expert en art moderne
et contemporain
Expert recommandé
par l’assemblée plénière
des sociétés d’assurances

(LA COTE DES ANTIQUITES, AVRIL 1988)

 
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